Programme 7 : Récits et poétiques de la (méta)crise. Régimes d’historicité en palimpsestes. Séminaire intersites insistances du passé

Porteurs : M. Blaise, A. Bonord, F. Fauquier, H. Ménard, S. Triaire

Depuis l'Antiquité, la notion de crise fonctionne comme un puissant récit de compréhension du monde, en fournissant une structure intelligible aux dynamiques de rupture, de transformation et de recomposition qui traversent les sociétés humaines. Aujourd’hui, la saturation des discours sur la crise a suscité une inflation terminologique – métacrise, polycrise, permacrise – révélatrice d’une tension croissante entre les formes classiques du récit et la complexité systémique des situations contemporaines. Alors que le modèle aristotélicien du récit, fondé sur l’événement de la crise comme pivot de la structuration narrative, a longtemps façonné l'imaginaire occidental, il devient impératif d’interroger les transformations affectant les formes, les genres et les régimes d’écriture. L’émergence de nouveaux styles littéraires et conceptuels ne constitue pas un simple ajustement esthétique, mais bien un phénomène d’ordre épistémologique, engageant une reconfiguration des notions de mimésis, de vérité référentielle, d’instance critique et de temporalité historique. Ces mutations stylistiques doivent être pensées comme des événements conceptuels à part entière, porteurs d’une redéfinition profonde des modalités de représentation du réel.

La dislocation du modèle traditionnel de la crise, conçu comme un enchaînement orienté vers une résolution, s'accompagne d'une crise de la temporalité narrative elle-même. Dans ce contexte, la figure du narrateur non fiable devient emblématique : en troublant l’ordre du récit, en fragmentant ou en distordant la chronologie des événements, elle matérialise l’incapacité du discours à produire un récit unifié du monde. L'effondrement de la logique de causalité, l’instabilité des régimes de vérité et l’éclatement des temporalités narratives traduisent ainsi, à travers la forme littéraire, l'impossibilité contemporaine d'assigner à la crise un point d'origine, un déroulement cohérent ou une résolution claire : ils contribuent à l’instauration d'un régime de vérité instable, où le discours scientifique peine à maintenir sa fonction critique face à la volatilité des récits et des représentations. Comment alors reconstruire un cadre épistémologique qui permettrait de mieux saisir les enjeux contemporains liés à la crise écologique, à la biodiversité et à la durabilité ?

En lien avec le programme sur les descriptions du monde de Natura, nous explorerons les paradigmes contemporains qui interrogent le rapport au vivant, aux territoires, aux milieux et aux temporalités – zoopoétique, écocritique, pensée de l’enchevêtrement, théorie des hyperobjets, nouveaux réalismes – mais aussi les modalités littéraires du trauma ou les stratégies de déni qui constituent autant de modes d’une narration non fiable. Ces nouveaux cadres critiques favorisent l’émergence d’une écriture capable de penser la continuité des milieux, la pluralité des agents non humains, l'effacement des frontières traditionnelles entre nature et culture, et appellent à une redéfinition des relations esthétiques, éthiques et politiques au monde.

Le programme prendra la forme de demi-journées d’études bi-annuelles.

Le séminaire intersites XIXe siècle (Montpellier, Toulouse, Perpignan) continue, dans ce contexte, son enquête sur les « Insistances du passé. Retours et rémanences au XIXe siècle ». Il interroge la disjonction des régimes temporels et la manière dont le passé surgit dans les écarts du présent sous des formes discontinues, fragmentaires, parfois spectaculaires, parfois sous la forme de traces à peine visibles. Ces résurgences de temporalités concurrentes, caractérisées par l’intermittence et l’imprévisibilité, marquent les conceptions linéaires du sens de l’histoire que tentent les historiens après la Révolution et rendent manifeste l’éclatement des modalités traditionnelles de transmission. Elles conditionnent aussi le rôle de l’écrivain, sommé de les prendre en compte, tour à tour chasseur de fantôme, enquêteur, rénovateur, médecin… ou nostalgique d’une impossible « résurrection intégrale ». Les vestiges sont reconfigurés dans des dispositifs mémoriels (muséographies, dispositifs artistiques ou médiatiques) tandis que le catastrophisme, la théorie de l’évolution ou l’invention de la préhistoire illimitent le temps du passé. Le séminaire, dont les trois prochaines séances concerneront, respectivement, la préhistoire, les collections et les reconsidérations du religieux, analyse les effets de cette déliaison temporelle sur la représentation et les processus de légitimation ou de cohésion qu’elle entraîne dans la littérature, l’histoire et l’histoire de l’art. Comme le programme précédent sur les « Portraits de l’histoire au XIXe siècle », le cycle de 3 ans de séminaire sera clôturé par un grand colloque au printemps 2027.